Gottmann et le Cyberespace

Le cyberespace a été vu dans un premier temps comme un vecteur de réduction des distances et un outil de globalisation voire d’uniformisation. Cette vision émet l’idée d’un espace technologique permettant la contraction, virtuelle, de l’espace géographique grâce à la proximité « technologique » qu’offre notamment l’outil Internet. Ainsi, il aurait été légitime de croire que ce décloisonnement virtuel aurait ouvert la voie de l’uniformisation, mais il n’en fut rien. Le « World Wide Web » n’a pas fait disparaitre les frontières et les disparités territoriales bien au contraire, cet espace à la fois géographique et technologique, est devenu, et aujourd’hui plus que jamais, un espace de contraste, de rivalité, d’expression de la puissance. En réalité, dès l’avènement d’Internet, le cyberespace était déjà par nature un objet géopolitique. En témoigne notamment, les codes pays ccTLD (.us, .asia, .eu, co.uk, .fr, .ru, .de, .gov, etc.) accolés après un nom de domaine, qui créé symboliquement des frontières virtuelles mais également des supports iconographiques.

1) Une adéquation entre l’espace technologique et l’espace géographique ?

Il faut rejoindre la lettre d’Henry Bakis[1] lorsque celui-ci exprime l’idée selon laquelle la communication électronique et son environnement ne sont pas le double du géoespace mais témoigne de la modification structurelle de l’espace géographique faisant du cyberespace une dimension géographique supplémentaire. Toujours selon ce même auteur, ce « géo-cyberespace », opère un renouveau des attributs géographiques : quasi-ubiquité et transmission massive d’information, nouvelles formes de liens social (communauté virtuelle complexe), développement de services commerciaux (notamment, de Pure Player), développement des services de géolocalisation.

Aussi, les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC), sont de plus en plus inscrites au sein de la notion même de territoire aux travers des politiques urbaines et régionales et font l’objet de préoccupation géostratégique nationale. Nul doute que les Technologies de l’Information et de la Communication sont des atouts additionnels pour un territoire.

Il y aurait donc en apparence non pas une large superposition systémique entre géographie et cyberespace, mais un étroit entrelacement ayant pour conséquence d’étendre le spectre du géoespace à de nouvelles dimensions complexes et diversifiées.

Aussi, il est intéressant de souligner que la pensée Gottmannienne resurgie directement à travers l’origine même du terme de « cyberespace ». En effet, ce mot apparu dans les années 1980 désignait dans les romans de science-fiction, le monde virtuel ou se connecte les habitants des mégalopoles hyper-informatisés[2], un monde immatériel ou réside l’intellect. Il est intéressant de constater que le phénomène des mégalopoles semble être intimement lié à l’évolution des moyens technologique de communication. Rien d’étonnant cependant, dans la mesure où les structures technologiques de télécommunications urbaine représente un enjeu stratégique et concurrentiel pour les territoires et leurs villes.

En outre, le cyberespace est un outil de mobilité et de proximité, et selon Etienne Piguet[3], « la distance n’est pas que physique, c’est un produit social. Si le monde se contracte, ce n’est pas de manière uniforme ni identique pour tous et les conséquences de cette contraction ne sont pas les mêmes partout. ». Ce constat est tout fait remarquable aux travers des différences d’équipement qu’il existe entre les milieux urbains et milieux ruraux[4].

Ainsi, Gottmann lorsqu’il a travaillé sur le concept de Megalopolis a rechercher des réponses structurelles quant à la source de la puissance américaine et ce n’est surement pas une coïncidence si le réseau ARPANET (Advanced Research Projects Agency Network) du DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency), qui deviendra Internet, a été développé initialement aux Etats-Unis et provient des fruits d’applications militaires. Gottmann avait bien saisi toute l’importance du secteur quaternaire (notamment gestion de l’information, innovation) et de son articulation aux travers des relais que sont les Megalopolis et les nœuds réseaux qu’elle représente pour le cyberespace.


2) Le cyberespace : un espace affranchi de frontières ?

Selon Malcom Waters les frontières géographiques ne devaient pas résister à la globalisation, en effet « lorsque la connexion entre des points physiquement distincts devient instantanée, l’espace disparaît [5]». Il semble pourtant que cette globalisation n’ait fait que renforcée l’expression de la puissance, celle-ci voulant affirmer sa souveraineté et ses différences culturelles dans ce nouveau monde. En effet, le décloisonnement annoncé, s’il a existé, ne fut que de courte durée.

Les « cyberguerres »[6], ont fait réaliser aux Etats que les batailles traditionnelles s’étendaient dorénavant à une nouvelle sphère géographique et qu’elle ne concernait plus uniquement des conflits interétatiques. La conséquence en est l’édification actuelle de nouvelles frontières numériques, chaque pays voulant assurer sa cyberdéfense[7]. Ceci rappelant la matérialité du réseau et sa dépendance au territoire. Les serveurs de données et les infrastructures de télécommunication étant majoritairement rattachés à un espace géographique délimité[8].

Le défi technologique que représente l’édification de frontières virtuelles n’est pourtant pas des moindre en considération de l’architecture du réseau Internet[9] mais aussi au regard de la loi de Metcalfe[10]. C’est pourtant une des mesure prises par le Président Obama en matière de cyberdéfense, en créant du cloisonnement et en affirmant des frontières américaines dans un monde virtuelle[11]. Internet ne renie donc pas les frontières et bien au contraire il en use de plus en plus, ceci notamment aux travers, des services de géolocalisation. En ce sens, Internet démocratise les services d’information géographique (Google Earth) et informe avec une échelle de précision allant jusqu’au passant (Google Streets View)[12].

L’idée de frontière sur Internet vient dès lors confirmer la vision Gottmannienne selon laquelle les frontières ne sont pas l’expression d’un déterminisme géographique mais propre à la nature humaine. Ce cloisonnement semble en effet, éternel.

3) Le cyberespace : un espace iconographique de circulation

Le cyberespace permet une circulation dématérialisée quasi-parfaite, il est dès lors compréhensible que ce support soit propice à la diffusion et à la confrontation des idées et des représentations. La toile accroit la circulation de la diversité culturelle, en effet « la globalisation (de l’économie, de la culture ou de n’importe quoi d’autre) n’implique pas simplement une homogénéisation. Au contraire, la globalisation des relations sociales constitue aussi une source de développement économique inégal et par conséquent du caractère unique de certains lieux [13] ». Ainsi, il aurait été légitime de penser que le cyberespace, mènerait directement à l’hypothèse de la globalisation, synonyme de non cloisonnement, de liberté total et d’abolition des frontières, et donc des différences. Mais ici non plus, les différences ne se sont pas estompées et bien au contraire, Internet étant l’instrument de la circulation des idées par excellence. En effet, il existe une myriade de site affirmant des appartenances régionales, nationalistes, idéologiques et culturelles. En témoigne notamment l’utilisation par des groupements terroristes du cyberespace pour diffuser des vidéos de revendication et d’exécution. Wikileaks, Anonymous, The Pirate Bay sont également des illustrations fortes de cette circulation à outrance, connue sous l’appellation numérique de « viralité » de l’information.

Mais le cyberespace est également par lui-même, notamment du fait de son origine, iconographique. Il s’agit avant tout d’un modèle occidental où l’information occupe une place prépondérante et où son accès répond au culte de l’instantanéité[14]. Cependant, cet objet géopolitique qu’est le cyberespace, n’est pas soumis au monopole d’une seule iconographie. En effet, la Chine a bien montré son intention d’imposer un « Internet Chinois ». Internet est un lieu d’expression de la souveraineté, de la puissance culturelle et politique. Ce phénomène d’autodéfense, qui n’est pas isolé[15], illustre de façon claire l’idée Gottmannienne selon laquelle la capacité de construire des iconographies constitue un capital politique essentiel. Certains États essayent donc bien par « filtrage », qui n’est d’autre qu’une frontière (cloisonnement), de maitriser les représentations mentales car la gestion de la circulation iconographique est un impératif afin d’éviter la déstabilisation.

A la différence du « monde 0.0 », où les groupes demeurent en général rattachés à un territoire, Internet et les réseaux sociaux qui s’y sont développés ont permis de voir éclore la création de groupes apparemment apatrides. Facebook est évidement la meilleure illustration de ce phénomène. Mais ici encore, bien que cela soit la société Facebook qui offre une architecture au utilisateur du service, ce sont les utilisateurs eux-mêmes qui créés les interactions, leurs pages de groupes, leurs réseaux sociaux et au final ce sont eux qui définissent les frontières du réseau Facebook, si celles-ci existent. Ces appartenances à certains groupes excluent ou incluent l’individu au sein d’une iconographie souvent territoriale. Il existe des milliers de groupes à tendance nationaliste sur Facebook, qui contribue à la circulation iconographique. Et cela ne s’arrête pas aux individus car de nombreuses entités y sont représentées sous leurs drapeaux respectifs : gouvernement français, médias israéliens, sociétés américaines, associations de protection de la forêt amazonienne, etc. Cette Megalopolis numérique qui compte plus de 500 millions d’utilisateurs, connait au final un fort cloisonnement, inhérent à la nature humaine, mécanisme d’autodéfense iconographique face à la globalisation ?

Pour conclure, il est remarquable de voir à quel point la vision Gottmannienne permet d’écarter les idées reçues concernant le cyberespace. Il ne s’agit pas d’un lieu décloisonner et délivré de toute contraintes géographiques. Ce n’est pas non plus, un village global statique. C’est encore moins une boule de billard lisse sans représentations et sans nœuds. C’est un objet géopolitique dynamique, miroir d’un monde à deux niveaux.

Le Veilleur, publié le 09/04/2011 (Home Le Veilleur)


[1] Professeur de Géographie économique à l’Université Paul Valéry – Montpellier III, et auteur de « Géopolitique de l’Information », Que Sais-je ?, 1992.

[2] Notamment, William Gibson, “Burning Chrome”, 1982.

[3] Piguet E., « La fin de la géographie », leçon inaugurale, Chroniques Universitaires de l’Université de Neuchâtel, 2004.

[4] Voir Annexes 3 et 4.

[5] Globalization (Key Ideas) by Malcolm Waters, Taylor & Francis e-Library, 2001.

[6] Cyber attaques supposées entre acteurs étatiques :

- Attaques de Chine contre les Etats-Unis (Byzantine Candor, 2002- 20??, Aurora, 2009)

- Attaques de Chine vers l’Inde (Ghostnet (2007-2009) ; Shadows in the Cloud (2009-2010) ;

- Attaques du ver Stuxnet en provenance supposé d’Israël (appuyé par les Etats-Unis) contre l’Iran (Stuxnet, 2009-2010) ;

- Attaques de Russie contre l’Estonie (Soviet War Memorial, 2007), la Géorgie (South Ossetia War, 2008) ;

- Attaques contre le ministère des Finances Canadien (http://www.lefigaro.fr/international/2011/02/17/01003-20110217ARTFIG00401-le-canada-vise-par-une-cyberattaque-chinoise.php), contre Bercy, Elysée, Matignon (http://www.secuinsight.fr/cyber-attaque-contre-bercy-premier-bilan/), ministère de la Défense et des Affaires Etrangères Australien (http://www.undernews.fr/reseau-securite/le-gouvernement-australien-victime-dune-cyber-attaque.html) (Février 2011)

- Attaques contre la Commission européenne (Mars 2011)

Cyber attaques impliquant de nouveaux acteurs :

- Attaques de Chine contre l’entreprise Google (2009) ;

- Attaques d’origine inconnues menées contre Wikileaks (2010)

- Attaques contre la Tunisie « Anonymous » et « The Pirate Bay » (Communauté visant à défendre par tous moyens la liberté d’expression et en l’espèce l’accès à certains contenus du site Wikileaks).

[7] Voir Annexe 1.

[8] Bien que la tendance soit sur le point de changer avec le développement du Cloud Computing.

[9] Voir Annexe 2.

[10] « Elle s’explique par le fait que le nombre de liens potentiels dans un réseau avec « n » nœuds est n(n − 1) / 2, fonction équivalente à n2 / 2 pour « n » tendant vers l’infini. »

[11] Un porte-parole d’Obama au Pentagone, Bryan Whitman, a indiqué récemment que le cyberespace était devenu « un domaine d’affrontement militaire, comme précédemment l’Espace », renforçant par la même l’idée d’un cyber espace géographique.

[12] Voir sur ce sujet, la récente condamnation de Google par le tribunal fédéral administratif de Berne : http://www.numerama.com/magazine/18465-la-suisse-condamne-google-a-renforcer-le-floutage-dans-street-view.html

[13] Massey, Doreen. 1996. «A Global Sense of Place » Pp. 237-245 in Exploring Human Geography

(Reprint from Marxism Today – June 1991), edited by S Daniels and R. Lee. London: Arnold.

[14] Google instant, introduit cette année, illustre parfaitement cette idée : http://www.google.fr/instant/. L’instantanéité excluant le recul, la mise en perspective.

[15] 13 Censure tunisienne d’une partie des informations disponibles sur Wikileaks (2010).

ANNEXES I

ANNEXE II

ANNEXE III

ANNEXE IV

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